Elle s’était mise a chanter un cantique. Totalement inopiné dans ce train de banlieue. Plutôt jeune , pas mal faite, anonyme qui d’un coup s’était mise à déclamer une sourate du coran. Et maintenant elle chantait un cantique.
Mi-étonnés , mi-souriant les gens autour d’elle la regardaient. Une beurette vedette du RER ce n’est pas tous les jours et puis ça change des quilapayuns qui viennent vous taxer après avoir massacré a la flûte de pan les reliques de leur passé.
Cela faisait un moment que je l’observais. Ce n’était pas une surprise pour moi. Depuis le temps que mon regard s’attarde sur mes contemporains, pour mieux les chroniquer à la radio qui me donne a brailler le matin et à grailler le midi et le soir entre deux rotations lourdes de chanteurs, dont l’action rebelle se borne à squatter le plateau de la star Ac’, elle n’était pas la première.
Des fois, j’ai l’impression de me trouver sur une chaise d’arbitre à Roland Garros. Au dessus de la mêlée. Cela faisait quelques semaines déjà que j’étais le témoin de ces actes anodins. Comme cette fille s’époumonant dans un train filant vers une cité dortoir, ou bien ce type marchant dans la rue et insultant tout le monde en espagnol, ou encore cet autre se mettant à lire le journal à haute voix et dans une salle de cinéma.
Des actes sans conséquences. Troublants tout de même. Il semblait que le fil de cuivre n’avait jamais été aussi ténu dans le plomb. Et quand le fil se distordait sous les coups de boutoir de la vie, le pétage du plomb n’était semble t’il pas loin…
En arrivant a R3 (Radio Rock’n’Roll pour les intimes) J’entendis le réalisateur. Enervé comme d’hab me dis-je…Hurlant comme un possédé qu’on était pas dans le timing, qu’il avait des impératifs, lui. Je connaissais la chanson par cœur.
Aujourd’hui, c’était un autre air…plus contemporain. Coincé dans sa bulle de verre, il avait pris l’antenne et déblatérait sa vie, son œuvre et ses idées devant le staff de la station et les animateurs de la matinale agglutinés devant le carreau. Barricadé dans sa cage transparente, il ne semblait pas vouloir s’arrêter de parler. J’imaginais les auditeurs au réveil entendant un fêlé qui hurlait comme un possédé un revolver sur la tempe. Je sus plus tard que sans raison apparente il avait interrompu le titre des Strokes, sorti son flingue et pris l’antenne.
«On coupe l’émetteur » hurla le DG. C’est à ce moment la que la vitre se teinta de rouge dans un bruit assourdissant.
C’est à ce moment la que le Reuter cracha cette dépêche hallucinante : Un conducteur de la RATP avait mis son bus en travers de la rue de Rennes et était parti a pieds sans un mot, sans se soucier des passagers et des voitures ni de l’accident qu’il avait causé.
Sonné, hébété par la mort de cet homme sans histoires et qui venait brusquement de se faire sauter la cervelle, je ne pris pas conscience tout de suite que des fils de cuivres se cassaient un peu partout dans toutes les couches de la société…Et que les actes devenaient de moins en moins anodins.
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